A l'occasion du colloque-hommage à Carlos Saura qui se tiendra à l'Université Libre de Bruxelles (23-24 octobre), la CINEMATEK vous propose, en collaboration avec FLAGEY et la Filmoteca Española, une large rétrospective de l'œuvre du grand réalisateur espagnol, certainement la plus complète jamais organisée en Belgique.
Carlos Saura constitue aujourd'hui un cas étrange. Il offre une cinématographie d'une richesse et d'une diversité extraordinaires (une quarantaine de films sur un demi siècle), jouit généralement d'une reconnaissance et d'un prestige comparables à ceux de Buñuel (cet autre grand Aragonais, que Saura admirait et dont il représenta à bien des égards l'héritier), et pourtant cette célébrité repose principalement sur quelques titres, tandis que la plus grande partie de son œuvre demeure largement méconnue, quand elle n'est pas ouvertement mésestimée. On se souviendra sans doute des films La caza (1965), Cría cuervos (1975; notamment à travers la chanson "Por qué te vas?"), Mamá cumple cien años (1979), Ay, Carmela! (1990), et de façon globale des «films musicaux» (en réalité si différents entre eux), mais qu'en est-il de Peppermint Frappé (1967), El jardín de las delicias (1970), La prima Angélica (1974), Elisa vida mía (1977)... et des plus récents Taxi (1996), Tango (1998) ou Goya en Burdeos (1999)?
La programmation respectera, dans la mesure du possible, la chronologie de l'œuvre et permettra ainsi d'apprécier, en l'accompagnant, une trajectoire faite de continuités et de ruptures, aussi têtue dans ses obsessions que créatrice dans sa recherche cinématographique. La rétrospective s'ouvrira ainsi par deux films qui surprendront, ne serait-ce que par leur extrême diversité: Los golfos (1962), portrait de jeunes délinquants dans la veine du néo-réalisme italien, n'a de prime abord rien à voir avec Llanto por un bandido (1964), ambitieuse fresque historique qui nous transporte au début du 19ème siècle et, en dépit d'intentions plus secrètes, relevait de la superproduction (avec les stars Lino Ventura, Lea Massari, Francisco Rabal). La caza constitue le coup de maître que l'on sait, et surtout la mise au point d'une façon indirecte, à la fois métaphorique et symbolique, de traiter de l'histoire contemporaine de l'Espagne, dans un contexte où sévissait la censure. Un cinéma «engagé», donc, mais nullement militant: les films qui suivent, jusqu'à la fin du franquisme (1975), construisent des portraits et des situations qui, au-delà des réalités sociales et historiques auxquelles ils renvoyaient ou faisaient allusion, représentent l'exploration d'un monde personnel, entre souvenirs et fantasmes, en même temps qu'une réflexion sur les phénomènes de mémoire (particulièrement frappante dans El jardín de las delicias et La prima Angélica). Le succès commercial de Cría cuervos permit à Saura de tourner deux films particulièrement difficiles, pour des raisons différentes. Elisa vida mía (1977), va très loin dans la narration expérimentale, notamment en dissolvant les frontières entre réalité subjective et réalité objective, tandis que Los ojos vendados (1978) s'essaie à dire l'indicible vécu de la torture (le référent, non explicité et volontairement imprécis, inclut cette fois l'Amérique latine). Après Mamá cumple cien años, qui clôture une époque (c'est, en même temps qu'une reprise inventive de Ana y los lobos, le dernier grand rôle «saurien» de Géraldine Chaplin), s'ouvrirent au moins trois nouvelles voies. D'abord les adaptations d'œuvres littéraires, que Saura renouvelle notamment à travers l'esthétique du flamenco (Bodas de sangre, Carmen, El amor brujo...). Ensuite, les films explicitement centrés sur un genre musical, qu'ils recourent à un schéma narratif fictionnel (Tango) ou s'en tiennent à la présentation, aussi somptueuse qu'austère, d'artistes illustrant la diversité du genre considéré (Flamenco, Fados...). Enfin les biographies, esthétiquement fort variées, de figures historiques hétérodoxes (Antonieta, La noche oscura, Goya en Burdeos...). Tout ceci en parallèle avec des films comme Dulces horas (1982), Taxi (1996) ou El séptimo día (2004), qui constituent autant d'échos d'œuvres antérieures. L'aventure continue: on annonce la prochaine sortie d'un Don Giovanni, et d'autres projets sont en cours.
- Robin Lefere
A signaler que le lundi 5 octobre à 19:00, avant la projection de Peppermint frappé (à 21:00), Robin Lefere proposera une conférence d'introduction à l'œuvre de Saura.
En collaboration avec SCC, ULB, Instituto Cervantes, Filmoteca Española, l'Ambassade d'Espagne, Aragon.
VOIR AUSSI: cyclus Carlos Saura à FLAGEY.
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