Pier Paolo Pasolini (1922-1975) est considéré comme l'un des cinéastes les plus importants de la seconde moitié du vingtième siècle, même s'il ne vint à la réalisation cinématographique qu'à l'âge de 38 ans, et que sa carrière fut, elle-même, très courte : débutée en 1960, elle s'achèvera quinze ans plus tard par l'assassinat crapuleux dont il sera victime. CINEMATEK vous propose de découvrir (ou de revoir) la majeure partie d'une œuvre qui n'a rien perdu de son pouvoir subversif.
Pasolini fut d'abord poète — considéré comme l'un des plus grands de sa génération. Et un écrivain de talent. Un théoricien aussi, souvent polémique dans sa façon d'aborder la politique et l'art — dont le cinéma qu'il exaltera en soulignant « sa nature profondément artistique, sa force expressive, son pouvoir de donner corps au rêve ».
Avant de devenir réalisateur, Pasolini collaborera comme scénariste à la Fille du fleuve (Mario Soldati), Les nuits de Cabiria et La dolce vita (Federico Fellini), même s'il n'est crédité au générique. Par ailleurs, il sera, jusqu'au début des années '60, le coscénariste de Mauro Bolognini pour cinq films dont Les garçons et Le bel Antonio. Sa carrière de cinéaste entamée, il continuera encore à écrire pour l'un ou l'autre cinéaste, de La commare secca, un sujet que réalisera son assistant Bernardo Bertolucci, à Histoires scélérates de Sergio Citti.
De toutes les rencontres qu'il fit, avant de passer à la mise en scène, celle de Federico Fellini est, à n'en pas douter, l'une des plus importantes. L'influence de ce dernier sur Pasolini, au-delà du rapport amour-haine qui fut le leur, est indéniable. Sa trajectoire de cinéaste épousera d'ailleurs une trajectoire assez proche de celle de Fellini. Comme l'auteur du Satyricon, il débutera dans la tradition néoréaliste (Accattone, Mamma Roma, L'évangile selon Matthieu), avant d'évoluer vers un cinéma de plus en plus personnel où pointe le goût du baroque — et où la « diversité prodigieuse de ses dons explique ces exercices de corde raide exécutés à chaque fois avec une témérité qui laisse cois ses adversaires» (Claude Beylie).
Il réalise, entre 1966 et 1971, les films les plus contoversés, les plus sulfureux, mais aussi les plus personnels de sa carrière : Oedipe roi ; Théorème, où une famille, tous sexes confondus, est visitée sexuellement par un ange, film mystique qui recevra à l'époque le Grand Prix de l'Office Catholique International du Cinéma, tout en scandalisant la bourgeoisie d'Italie et d'ailleurs ; Porcherie, et l'évocation d'un cannibalisme tribal ; Médée qui nous renvoie à une humanité païenne livrée à ses instincts.
L'œuvre, en dehors des précités, jongle entre essai et documentaires (Carnets de notes pour une orestie africaine), sketchs (La ricotta, La rabbia, Les sorcières) et film plus léger (Des oiseaux petits et gros). De 1971 à 1974 elle va s'enrichir, d'un tryptique (Le décaméron, Les contes de Canterbury, Les mille et une nuits) où Pasolini, toujours travaillé par le désir de transgression esthétique et morale, explore à travers des œuvres littéraires inscrites au patrimoine de l'humanité, la sexualité la plus crue, sous un aspect volontairement paillard — chacun des films constituant un de ses plus gros succès commerciaux.
Rien, pourtant, de comparable avec son dernier opus, qui va repousser bien plus loin les limites de la représentation sexuelle (et autre) au cinéma, mais cette fois de façon singulièrement mortifère — et donner lieu à quelques crises de nerfs chez les tenants du bon goût. Salo ou les 120 journées de Sodome (film posthume) mêle en effet, dans une mise en scène à la fois théâtrale et naturaliste, la république fasciste de Salo et le Marquis de Sade, en « brassant à pleine main » pornographie, scatologie, tortures et autres sévices, pour un film de l'extrême, indépassé, sidérant, insoutenable — qui reste pourtant un jalon incontournable de l'œuvre. Sa mort sordide a marqué à jamais son œuvre en lui conférant, définitivement, une auréole d'artiste maudit, sinon de martyr.